MERANCOLIER EN FANTASIES : FANTASIE ET MELANCOLIE DANS QUELQUES TEXTES DE LA FIN DU MOYEN AGE

Claude Roussel

Si les deux mots mélancolie et fantaisie paraissent caractériser, en français moderne, deux attitudes bien distinctes, l'une nettement placée sous le signe de la tristesse, l'autre relevant plutôt de la gaieté, d'une "originalité amusante" (Robert), qu'exprime d'ailleurs plus particulièrement le récent dérivé fantaisiste, leur histoire laisse en revanche apparaître entre eux une profonde et surprenante connivence. En suivant la piste de fantaisie, on croise en effet inévitabement à la fin du Moyen Age les traces de mélancolie. C'est pourquoi, après un bref rappel chronologique, on s'interrogera sur les formes et le sens de cette interférence complexe.  

Le mot fantasie ne paraît pas attesté avant le XIIIe siècle1. Les dictionnaires (Godefroy, Tobler-Lommatszch) laissent entendre que la plus ancienne occurrence de ce terme figurerait dans les Miracles de Notre Dame de Gautier de Coinci (entre 1218 et 1233), à l'intérieur d'un de ces binômes fréquents dans la littérature médiévale : une fantasie, une borde, où il aurait donc le sens de " produit de l'imagination, mensonge ". La référence ne surprend pas. En raison du sujet traité, ces textes exploitent abondamment le champ notionnel des manifestations surnaturelles. Au mot avision (neutre ou valorisé : saintisme avision) s'opposent ainsi les manifestations de l'imaginaire : fable, trufferie, illusion, fauseté, fantomerie, etc... En réalité pourtant, dans ce cas précis, la leçon fantasie n'est donnée que par quelques manuscrits. Le texte édité par Frederic Koenig2 comporte fatrousie

        Tout autel font bestial gent.
        Tant par sont plain de grant folage,
        C'une risee, un rigolage,
        Une grant truffe, une fallorde,
        Une fatrousie, une bourde
        Oyent plus volentiers, par m'ame,
        Que de Dieu ou de Nostre Dame
        Un biau sermon, un biau traitié.

Parmi les neuf manuscrits dont les variantes sont relevées dans l'apparat critique, six donnent fatrasie et trois seulement fantasie, si bien que l'attribution de ce terme à Gautier de Coinci reste pour le moins douteuse. Les autres exemples anciens du mot sont tous de la fin du XIIIe siècle et figurent dans des contextes philosophiques, ou en tous cas, abstraits, avec le sens d' " imagination ". C'est le cas dans le Roman de la Rose de Jean de Meun (v. 18237 et 18468) 3 et dans un glossaire roman de la fin du XIIIe ou du début du XIVe siècle, cité par Tobler-Lommatszch, qui présente l'intérêt de donner une définition du terme : "fantasie est(re) une virtus qui conjuint les ymagenes sentievles ensanle"4. Dans une traduction des Moralia in Job du pape Grégoire5, de la même époque, semble-t-il, le mot fantasies équivaut à phantasmata. Si on laisse provisoirement de côté le cas de Perceforest, sur lequel nous reviendrons, les exemples recensés du XIVe siècle sont à peine plus nombreux. On citera le Roman du comte d'Anjou de Jean Maillart (1316, v. 4347, "mensonge")6, la Voie de Povreté ou de Richesse de Jacques Bruyant7 (1342, p. 41, "mensonge, illusion"), un poème d'Eustache Deschamps (2e moitié du XIVe siècle, "rêverie" au glossaire, mais peut-être plutôt "imagination")8, un poème anonyme de 1381 sur le Grand Schisme (sans fantasie : formule d'insistance : "sans erreur, sans mensonge" ?) 9, quelques occurrences figurant dans l'oeuvre de Nicole Oresme, commentées ici-même par Michel Quereuil, ainsi qu'un emploi présent dans le chapitre du Songe du Vergier (1378) 10 consacré à "plusieurs especes et manieres de divinacions". Il est vraisemblable qu'existent d'autres attestations du terme, notamment dans le registre de la littérature morale ou philosophique, mais tout invite à considérer que le mot n'entre vraiment dans l'usage qu'au cours du XVe siècle, et que, même encore à cette époque, ses occurrences demeurent en nombre relativement limité, comme l'a signalé M. Quereuil. On pourrait ajouter au corpus qu'il a commenté un emploi relevé dans l'Amant rendu cordelier a l'observance d'Amours (autour de 1440) 11, où l'on retrouve la corrélation avec frenesie, qui figurait déjà chez Jacques Bruyant et dans le Debat des deux Fortunés d'Amours (1412-1413) d'Alain Chartier (v. 859) : 

                Car de tel mondain pensement
                Adviennent maintes frenaisies,
                Qu'on cuide estre vrays proprement
                Et sy ne sont que fantasies.

De même, l'emploi qu'en fait Michault Taillevent (Le songe de la Toison d'or, 1431) 12

                Ne sçay se c'estoit fantasie,
                Art magique ou nigromancie.

est intéressant par le jeu des associations qu'il enclenche. Des corrélats identiques, conformes du reste à ceux que proposaient déjà Gautier de Coinci et ses copistes, apparaissent dans certains mystères (Arnoul Gréban, Jean Michel), par exemple lorsqu'il s'agit d'évoquer l'incrédulité des Juifs devant la résurrection de Lazare. Le mot fantasie (AG 6266, 7194, 14195, 15203, 29558, 31261, JM 14012,14034) est fréquemment glosé, outre les inévitables songe et mensonge, par meschante fiction (AG 15187, JM 14009), folye (AG 15207), nigromencie (JM 14013), abusïon (AG 1520, 6265, 15212, JM 14030,14040), magique ou enchanterie (AG 15295, JM 14035), etc. De manière générale, les occurrences de fantasie se multiplient dans la seconde moitié du siècle. La littérature théâtrale est un bon révélateur de cette évolution. Non seulement, le mot figure régulièrement dans de nombreux mystères de l'époque (Mystère du Vieil Testament, Mystère de la Passion de Troyes, Mystère de la Passion d'Arnoul Greban, puis de Jean Michel, Miracle de saint Nicolas et d'un Juif), mais ces textes font également largement appel à plusieurs dérivés comme fantasier, fantasié, fantasieux, fantastique.

Une typologie sommaire de ces emplois permet de distinguer deux groupes distincts. D'une part, le lexème fantasie appartient au vocabulaire technique de l'analyse psychologique et philosophique (avec le sens de " imagination, faculté imaginatrice "). L'essor du mot pourrait coïncider avec la diffusion de la pensée thomiste, qui, conformément à son inspiration aristotélicienne, accorde à l'imagination un rôle spécifique dans le processus cognitif, selon une démarche qu'Olga Anna Dull résume très clairement : "En tant que filtre par lequel passent les informations, l'imagination représente pour les sens ce que représente la mémoire pour l'intellect, une sorte de dépôt, de trésorerie. Signalons que dans la gamme des facultés médiatrices entre ces deux pôles, l'imagination se distingue aussi de la phantasia, qui, tout en exerçant une fonction de dépôt de l'information, jouit d'une plus grande souplesse d'interprétation et de réarrangement des données provenant des sens. Bien qu'indispensable pour la médiation entre les sens et l'esprit, la phantasia reste pourtant suspecte quant à la précision de son fonctionnement. Il revient à la Raison de pénaliser ses erreurs"13. Parallèlement, le même mot fantasie est progressivement assimilé par le discours poétique : presque toujours placé à la rime, il désigne alors plus particulièrement l'illusion, le masque trompeur des apparences et se prête à la désignation de ces rêves indécis, propices au jeu allégorique, qu'affectionnent les auteurs de la fin du Moyen Age14 

Peu évoquée jusqu'ici, la littérature romanesque en prose semble ne consentir qu'à un emploi parcimonieux du terme. C'est le cas dans le roman de Perceforest, composé dans la première moitié du XIVe siècle, mais selon toute vraisemblance remanié, comme l'a établi G. Roussineau, vers le milieu du XVe siècle15. Le mot figure dans quelques contextes mentionnant des enchantements dont l'effet est de perturber la perception normale de la réalité. Ainsi, dans la première partie du roman, les chevaliers, victimes des pratiques magiques du félon Darnant et de son lignage, se croient montés sur des ânes et se prennent eux-mêmes pour des meuniers et des charbonniers : 

         Ainsi se debatoient les compaignons l'un a l'autre par la fantasie de leurs
        testes et par la force de l'enchantement. 
        (Perceforest I, éd. J. Taylor, p. 233, 6008)

La fantasie de leur teste désigne ici le trouble, l'illusion que suscite le sortilège, phénomène qui est lui-même habituellement désigné par les mots enchantement, fantosme16, faerie (farye) et, exceptionnellement, par sotie17. De multiples reformulations soulignent avec insistance, dans le passage, une isotopie du déraisonnable : les compagnons ont "la cervelle esmeue", sont "bestournez de leur veue", "desvoyés" et finalement hors de leur bon sens (p. 243, 6028 et 6035). C'est un emploi similaire que l'on rencontre dans la troisième partie du roman : 

        Et tant chevaucha le gentil chevallier tout endormy que il vey le jour. Et lors lui
        advint une malaventure, car ung chevalier qui n'amoit point les les chevaliers du
        Francq Palais l'encontra. Lequel, quant il le perchut et vey l'aigle d'or en son escu,
        il penssa incontinent qu'il estoit des chevaliers du Francq Palais et l'un de ceulx qui
        avoient fais et acomplis les douse veux. Et quant il vint auprés de lui, 
        il congnut qu'il avoit couché celle nuit auprés du perron qui dechoit 
        les chevaliers, pour ce qu'il le veoit encores en ses fantasies. Sy print son
        cheval par le frain et l'emmena en une sienne fortresse seant auprés d'illecq. 
        Et le povre chevallier estoit tellement endormy que, avant qu'il fust esveillé,
        il fut mis jus de son cheval et desarmé, puis mis en une forte prison. Et ne
        demoura gaires aprés qu'il se trouva hors de celle fantasie et s'esveilla.
         (Perceforest, III, éd. G. Roussineau, p. 124, 35 et 41)

Estre en ses fantasies, c'est être plongé dans une sorte de sommeil hypnotique, générateur d'illusions, et se trouver hors de la fantasie exprime le fait de reprendre contact avec la réalité, donc de s'éveiller, de sortir d'un songe. Mais la fantasie désigne aussi un dévoiement de l'activité mentale, une méditation stérile et neurasthénique : 

        Et sans aucunement penser a ce qu'il avoit a faire, il commença a merancolier en
        pesantes fantasies.
        (Perceforest, IV, éd. G. Roussineau, p. 170, 220)

Ici s'opère, grâce au verbe employé, une première et décisive connexion avec la melancolie. Les pesantes fantasies désignent en effet les sombres pensées que suscite l'épanchement de la bile noire. Comme dans le cas précédent, mais cette fois sans intervention extérieure, le sujet perd encore contact avec le monde réel ("sans aucunement penser a ce qu'il avoit a faire") et s'enferme dans un univers factice qu'élabore son imagination. Le mécanisme est parfaitement analysé par l'auteur du Livre des fais du bon messire Jehan le Maingre dit Bouciquaut (1409) 18

        Car, quant l'imaginacion est traveillee de plusieurs choses diverses l'une sur l'autre,
        elle sent l'entendement, qui est las de comprendre tant de choses, comme tout avugle, 
        et par longue coustume engendre merencolie qui trouble aucunefois la memoire, dont 
        peuent sourdre plusieurs maladies. Et mesmement dient les sages que c'est grant peril
        de s'endormir ne aler coucher en tele lasseté d'entendement, et sans avoir pris
        ainçois aucune recreation de joyeuseté ou d'esbatement, car ilz dient que,
        adont que l'homme dort atout sa fantasie ainsi traveillee, l'esperit seuffre 
        peine en songiant choses merencolieuses et desplaisans. (434, 92)

L'imposant dispositif conceptuel mis en place ne doit pas faire illusion. Fantasie a ici le sens d'"imagination", comme le montre le parallélisme de la rédaction ("l'imagination est traveillee" / "sa fantasie ainsi traveillee") et s'oppose à entendement. Une sorte de surchauffe douloureuse de l'imagination ("traveillee de plusieurs choses diverses l'une sur l'autre") épuise l'entendement ("las de comprendre", "lasseté d'entendement") et aboutit finalement à une éclipse de toute rationalité ("comme tout avugle"). La memoire, et/ou l'esperit, s'en trouvent alors gravement affectés. Sans référence explicite à la théorie des humeurs, le constat ne diffère guère, au fond, de celui que Littré attribue encore à la médecine de son temps : "Dans la médecine actuelle", note le lexicographe, la mélancolie est le "nom d'une lésion des facultés intellectuelles caractérisée par un délire roulant exclusivement sur une série d'idées tristes". Le clivage abstrait fantasie - entendement se double d'une série d'antinomies qui prennent en compte le comportement ou l'état d'esprit du sujet (mélancolie vs gaieté, peine vs plaisir) et qui s'inscrivent plus largement à l'intérieur d'une opposition axiale maladie vs santé. Livrée à elle-même, la fantasie médiévale est triste et morose. Dans son prologue, l'auteur du Roman du comte d'Artois (milieu du XVe siècle) 19, verse une pièce supplémentaire au dossier en considérant l'oisiveté comme une des causes possibles du mal. Il est vrai que son diagnostic est intéressé puisqu'il justifie, médicalement en somme, son activité d'écrivain : 

        Pour ce que huiseuse traveille lez cuers humains par diversez ymaginacions et 
        merancolies, est pourffitable et bonne chose a oÿr lez plaisantez lectures dez anchiennes 
        histoires pour passer le tempz en joye et fuir les fantaziez quy trop grievent 
        Nature. (p. 1)

Soulignée par une antithèse redondante, l'équation précédemment entrevue entre le signifié des trois termes ymaginacions-merancolies-fantasiez s'affiche ici sans ambiguïté. Aux ymaginacions et merancolies qui tourmentent les c|urs humains, aux fantasiez qui accablent la nature humaine, s'opposent les activités agréables, dispensatrices de joye. Ces synonymies approximatives, qui invalident toute véritable taxinomie, traduisent et illustrent les flottements d'une démarche analytique tout entière imprégnée d'évidences intuitives. Evoquant, le rondeau de Charles d'Orléans Ou puis parfont de ma merencolie, Pierre-Yves Badel note très justement que la figure de Mélancolie "n'est peut-être qu'un avatar de l'imagination matérielle, une forme prise par elle et qui ne nous touche que dans la mesure où la définition par la médecine antique de la bile noire émanait de rêveries obscures et irrationelles sur l'eau lourde, opaque, stymphalisée, pour citer Bachelard."20 Fondés sur une série de glissements métonymiques, ces phénomènes instables d'équivalences affectent aussi les dérivés. C'est ainsi que fantasié et merencolié semblent interchangeables dans ce passage du Mystère de la Passion de Jean Michel21 (représenté à Angers en 1486) où ils sont en outre commentés et précisés par engrongné, soucÿé, fally :

                ANNE :
                Barraquin, monseigneur Pilate
                est il bien fort embesongné ?
                BARRAQUIN :
                Nenny, mais il est engrongné            29 608
                tant que a peu qu'i ne creve d'ire.
                Il ne scet que faire ne dire,
                tant se treuve fantasïé
                et est tellement soucÿé         29 612
                depuis nonne qu'il ne fina.
                Je ne sçay quel grand dyable il a;
                jamais ne le vy si fally.(...)
                PILATE : 
                Je suis tant melencolïé         29 634
                que je ne sçay que devenir.

Le même type de constellation lexicale, que nourrit le jeu de l'amplificatio, se dessine autour de fantasieux (Mystère du Vieil Testament 22 - oeuvre vraisemblablement collective achevée vers 1450) : 

                NABUGODONOSOR :
                Couvert penser, soucy tresmerveilleux,
                Ung souvenir le quel m'est oublieux
                Me rent comblé d'amertume et tristesse. 39694
                Penser ardant, esprit fantasieux,
                Songe offusqué, trouble espés, nubilleux,
                A mis mon cuer hors de joye et liesse.(...)
                La vision ou songe que j'ay veu         39703
                Me tresperce du tout l'entendement.

Ce trouble espés, nubilleux, conforme aux effets délétères de la bile noire, paralyse, là encore, le fonctionnement normal de l'entendement, qui s'en trouve transpercé, rompu. Parce qu'elle est froide et sèche, la bile noire, "lie du sang", obscurcit, dessèche ou engourdit l'activité mentale. Impliquant le même diagnostic ("entendement cassé"), le mot fantastique, qui, en emploi nominal, désigne souvent l'insensé, voire le possédé, s'intègre sans difficulté à un trinôme où il se trouve associé à merencolique

                SAUL : 
                Je ne sçay qui, dyable, me tient,       29656
                Mais je suis si tresfantastique,
                Si perplex et merencolique
                Que j'ay l'entendement cassé.   29659

Cette même valeur de l'adjectif fantastique ("triste, mélancolique") se trouve d'ailleurs confirmée par son emploi dans un couplet d'octosyllabes antithétiques de Guillaume Alecis23

                Tel est au vespre fantastique
                Qui sera joyeux le matin.

L'insistance mise à souligner ces convergences ne doit pas pour autant fausser la perspective. Fantasie et melancolie ne sont généralement pas interchangeables, et c'est le choix de contextes associant étroitement les deux termes qui tend à estomper les traits spécifiques de chacun d'entre eux. Les superpositions que l'on peut relever se situent donc aux lisières des deux champs sémantiques considérés. En outre, sans être prioritaire dans notre optique, l'aspect quantitatif ne doit pas non plus être négligé : les occurrences de melancolie sont en effet incomparablement plus nombreuses que celles de fantasie, ce qui témoigne sans doute d'une moindre technicité du vocable. Au-delà de son sens strictement médical, melancolie, dont la première attestation figure dans le Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes, manifeste une large polysémie qui lui permet de s'intégrer à des contextes très divers. S'il exprime globalement un dérèglement psychique, comme dans la Folie Tristan de Berne ("Plains estes de melancolie" dit Brangien au fou qu'elle n'a pas reconnu - v. 275) 24, le mot couvre une large gamme d'états affectifs allant, comme le note Jacqueline Picoche "de la simple mauvaise humeur au désespoir le plus profond"25, parallèlement en somme au champ couvert au Moyen Age par les lexèmes courroux, ire ("colère" et/ou "chagrin")26, mais avec une extensivité accrue. L'expression de la mauvaise humeur, du mécontentement, voire de la colère apparaît dans des énoncés partiellement redondants, du type mauvais vouloir et merancolie (Perceforest, Première partie, p. 393), despit et merancolie (Perceforest, Troisième partie, 1, p. 346). Dans la mesure où les principaux défauts traditionnellement attribués au mélancolique sont l'envie et la tristesse, on ne s'étonnera pas de constater que la mélancolie incline à la jalousie : 

        Et alors se reffraint la mauvaise jalousie que le preu Margon avoit eue par
        l'enhortement de merancolie. (Perceforest, IV, p. 37)

Mais le terme exprime le plus souvent toutes les nuances de la tristesse, de la déprime occasionnelle, parfois sévère, au blues aristocratique de Charles d'Orléans ou à l'hébétude du fou. Les exemples sont ici innombrables et les formules du type entrer en melancolie, dechasser melancolie, soi oster de melancolie, quitter melancolie constituent de véritables leitmotive de la littérature du Moyen Age flamboyant. Passer temps et dechasser merancolie résume même, dans une large mesure la ligne de conduite et les motivations essentielles d'un héros de roman tel que le comte d'Artois. Ce n'est sans doute d'ailleurs pas un hasard si le déséquilibre initial, qui amorce la narration, se situe résolument sous le signe de la mélancolie. Préoccupé par le fait que "nulz enffans ne pooit avoir de sa femme", hantise conforme à une thématique récurrente du roman courtois, le comte d'Artois en éprouve "grant anoy et desplaisance" (p. 22), il en devient "pale et tout descoloré", sans pouvoir "son cuer nullement oster de merancolie". Alors qu'il songe à son infortune, appuyé à une fenêtre donnant sur la cour de sa demeure, il laisse un jour transparaître ses soucis : 

        et tant y traveilla son entendement que bien s'en donna garde la contesse
        sa femme, laquelle assez en telz manieres de pensers l'avoit veu songier
        et ymaginer. (p. 23)

Inquiète, son épouse lui demande la raison de son "imaginative chiere" et s'attire en réponse le v|u saugrenu qui servira de trame, au demeurant ténue, à la narration27

Lorsque la focalisation s'effectue sur cette notion de "souci, inquiétude", la frontière entre les emplois de melancolie et de fantasie tend à s'estomper. Tel est notamment le cas dans les formules parallèles estre en (grant) merancolie de (pour, sur) et estre en fantasie de qui signifient toutes deux "être préoccupé par". Fantasie paraît rarissime dans cette construction qui utilise peut-être le lexème aux limites de ses possibilités d'adaptation. Nous n'en avons relevé qu'un emploi dans le Mystère du Vieil Testament, mais il faudrait naturellement poursuivre et étendre l'enquête : 

                ADONIAS :
                Dea ! Salomon aura il la mestrie
                Par dessus nous ? J'en suis en fantasie ;
                Il m'en desplaist, je le dy devant tous. (v. 33824)

Merancolie en revanche figure fréquemment, aux XIV et XVe siècles, dans des tournures de ce type :  

        - La royne (...) s'acoucha malade pour l'amour de Bethidés son filz dont elle
        estoit en grant melancolye tellement qu'elle ne se pouoit appaisier, doubtant
        qu'il fust mort ou emprisonnés. (Perceforest, III, 2, p. 54, 7)
        - Le preu chevalier fut en grant melancolie de ce dernier songe et moult y
        pensa. (Perceforest, III, 2, p. 348, 273)
        - Sy en fut en grant merancolie pour son honneur.
        (Perceforest, IV, p. 647, 1680) 
        - "Monseigneur, jamais ne me creez se ce perier n'est d'enchantement ou d'euvre 
        de faerie. J'en suis en grant merencolie ; se j'estoye assez forte, g'y
        monteroye et verroye comment il en est." ("De messire Guido de Plaisance...") 28

La construction est relativement instable et admet plusieurs variantes. On trouve ainsi, avec un sens voisin, prendre melancolie de (" être inquiet, avoir peur de ") dans le Mystère de la Passion d'Arnoul Gréban, au cours de la scène où Satan tente Jésus qui s'est retiré au désert :

                Monte sur moy. Qu'arrestes tu ?
                As tu paour a l'aprocement ?
                Je t'y porteray franchement,
                N'en prens en toy merencolye. (v. 10567-10570)

Une construction presque parallèle (prendre fantasie) figure dans le Mystère de la Passion de Troyes (1482) 29 . Cherchant à contrecarrer les desseins de Dieu, Satan avoue ainsi son embarras : 

                Je n'y scay trouver moyen
                a quoy je puisse gaigner rien,
                si prens trop grande fantasie. (I, 6906)

Reprenant la définition classique des dictionnaires, l'éditeur traduit fantasie par "imagination, chose imaginée" mais il est clair que ce sens n'est pas entièrement satisfaisant dans le contexte. J. Picoche fait observer très justement qu'une des causes possibles de la melancolie est de se trouver placé devant un dilemme30. C'est ce qui explique que l'expression estre en (grant) melancolie de marque l'embarras et puisse prendre le sens de " hésiter entre deux solutions ", comme dans cette phrase du Mesnagier de Paris (citée d'ailleurs par T. L.): 

        Belle seur, sachiez que je suis en grant melancolie ou de cy finer mon 
        livre ou d'en faire plus.

La construction avoir merancolie sur qq chose ou qq'un offre exactement le même éventail d'interprétations. Elle marque d'abord le souci, l'inquiétude, le fait d'être préoccupé par quelque chose : 

        Mais en celant la verité je me accointay de vous tellement qu'a ce point 
        je conceus un filz de vous, dont au terme deu je me delivray. Mais telle fut 
        l'aventure que l'enffant vint sur terre pelu comme ung ours par la merancolie 
        que j'avoie, en le concevant, sur Estonné que j'avoie mué en ours 
        par mon subtil art. (Perceforest, IV, p. 1002)

Elle peut aussi cependant mettre l'accent sur l'incertitude, la recherche d'une solution : 

        Quant le roy entendy la responce du chevalier, il luy fut bien advis qu'il le 
        congnoissoit a la parolle, mais il ne le pouoit veoir ou viaire, car il avoit son 
        esme mis ainsi qu'il mesmes avoit. Et se le roy avoit merancolie 
        sur luy aussy avoit le chevalier, car bien luy estoit advis que autrefois l'avoit 
        oy parler. (Perceforest, I, p. 247)

Le roy avoit merancolie sur lui signifie manifestement dans ce cas " le roi se demandait qui il était ". Il y a bien activité intellectuelle, mais improductive, sans résultat tangible, constat qui suffit à justifier le recours à une formulation plus ou moins figée faisant appel au mot merancolie. Les emplois du verbe merancolier confirment ces impressions. Aux emplois recensés par J. Picoche et qui se répartissent en trois groupes syntaxiques (X merancolie - construction absolue ; Y merancolie X [de/par Z] ; X se merancolie [de Z] - construction pronominale, souvent avec nuance inchoative) 31, il faudrait en effet ajouter le cas où merancolier introduit une interrogative indirecte et équivaut pratiquement à " se demander " : 

        Ainsi que le roy merancolioit quelles choses les mervelles qu'il avoit 
        veues pouoient signiffier, il regarde en la moyenne de l'aer ... 
        (Perceforest, IV, p. 401)

L'acte même de réfléchir, ou d'être plongé dans ses pensées, incite à la mélancolie, ou en adopte à tout le moins les symptômes. Or cette parenté est de plus en plus fortement soulignée par le lexique. Au XII et XIIIe siècles, la présentation du roi Arthur, plongé, selon un motif fréquent du roman courtois, dans une méditation mélancolique contrastant avec l'enjouement ambiant de la cour, est assurée par le seul adjectif pensif 32. Il en va de même de Perceval figé dans la contemplation des trois gouttes de sang sur la neige33 ou encore d'Aucassin et d'autres héros courtois que leur songerie amoureuse amène à oublier totalement le monde extérieur. A partir du XIVe siècle environ, on note une tendance, dans des contextes similaires, à renforcer le verbe penser et ses dérivés par une ou plusieurs expressions faisant appel à la notion de melancolie

                - Et ainsi pensa jusques a soleil esconsant sans membre remouvoir. Tandiz 
        qu'il pensoit et qu'il estoit en telle merancolie, ung garçon passa 
        par devant luy qui gardoit moutons et les menoit par devers son hostel. Quant le
         garçon veyt le chevalier, il le salua, mais le chevalier ne luy respondy riens. 
        (Perceforest, I, p. 391)
                - Et ainsy se souffry pour le mieulz jusquez a ung jour que le conte estoit 
        en sa chambre, tous merancolieux, faisans chasteaulx en Espaigne et,
        comme homme tout adonné a penser, getta ung trez dolereux soupir. 
        (Roman du Comte d'Artois, p. 117)
                - par une nuyt qu'il ne pouoit dormir, print a cest escript penser, et 
        tellement mediter et si merencolier que depuis de tous points delaissa 
        a pechier. (Nouvelles françaises, op. cit., XXVIII, p. 206)

Parce qu'elles supposent une inhibition de l'activité rationnelle normale, que souligne à l'occasion la qualification redondante, à valeur intensive, par l'adjectif folle ("folles merancolies" Perceforest, IV, p. 187; "fole fantasie" Arnoul Gréban, v. 7194), la melancolie, comme la fantasie peuvent en outre désigner un état passionnel prédisposant à des choix que le bon sens réprouve. Le roi mis en scène dans le Miracle de sainte Bauteuch (XXXIV, 277) 34 avoue ainsi à ses conseillers la passion suspecte qu'il porte à une jeune fille : 

                Seigneurs, veuilliez me vos secrez
                Descouvrir chascun, par vostre ame :
                De prendre ceste jeune femme,
                Ou j'ay si ma melencolie,
                Vous semble il point que je folie,
                        Ou que bien face ?

Soucieux de conserver le trait sémique de " tristesse ", les éditeurs glosent melencolie par " peine d'amour ", mais le vers Ou j'ay si ma melencolie semble bien signifier simplement "dont je suis follement, maladivement épris". On retrouve du reste, peut-être de manière encore plus explicite, le même type d'emploi dans ces quelques vers du Joli Buisson de Jonece de Froissart35, où le poète évoque le cas de Pygmalion (v. 3208-3212) : 

                Et ne fu plains d'ardans folie
                Et de grande merancolie
                Pygmalions, quant il bailla
                A l'ymage qu'il entailla
                S'amours de si ardans entente ?

La présence de folie et ardans (à deux reprises) suffit à éclairer le sens du mot ici, que l'éditeur a raison de traduire par " mauvaise inspiration ". Il en va de même avec fantasie, dans cette scène du Mystère du Vieil Testament où Thamar, fille de David, repousse en termes vifs la déclaration d'amour de son frère Amon : 

                           Vostre fantasie      32033
                Ostez, mon frere, je vous prie.
                (...)
                Ostez tel follye desirante.     32055

Fantasie pourrait avoir le sens de " caprice, lubie ", mais la menace incestueuse charge le terme d'une tonalité tragique qu'explicite la reformulation : "Renoncez à un désir aussi insensé !". Sans référence à la passion amoureuse, mais associé au risque tout aussi alarmant d'apostasie, le sens d' " inclination, caprice " est aussi celui qu'O. Jodogne attribue à fantasie dans le Miracle de saint Nicolas et d'un Juif (fin du XVe siècle)36

                Quelque fantasie qui surviengne,
                Je tiens la loy des juifz pour mienne
                et maintiendray jusqu'a la fin. (v. 176-178)

Enfin, au pluriel, selon un mécanisme constant de la langue (cf. la bonté - les bontés) les deux mots fantasies et melancolies peuvent prendre le sens de " peines, tourments ". C'est le cas de fantasies dans l'exemple déjà cité du Roman du Comte d'Artois, "les fantaziez quy trop grievent Nature". C'est aussi, plus fréquemment, le cas de melancolies

        - "...ta povreté, ta paine, tes travaulx, tes melancolies te devroient estre 
        un droit soulas." (Perceforest, III ,2, p. 241, 93)
        - ilz se desarmerent et mengerent a grant joye pour ce qu'ils estoient venus a chief du
        pervers Bruiant qui leur avoit paravant fait maintez paines et merancoliez. 
        (Perceforest, IV, p. 302)

Il arrive pourtant, sans doute exceptionnellement, que cette même valeur s'impose aussi au singulier : 

                NOSTRE DAME :
                Amis, qui pour folz t'es compté
                Et ton sens fains estre folie,
                Ta secrete melencolie
                Est en bien vers moy si apperte
                Au gré de mon fil que ja perte
                N'y aras d'ame ne de corps. 37

Cette secrete melencolie désigne, comme le signalent les éditeurs, la " mortification d'esprit ", la " vie de pénitence " discrète que s'impose celui qui passe extérieurement pour un fou.  

Il apparaît, au terme du parcours commenté de cette galerie d'exemples, que les deux lexèmes considérés tendent, à la fin de la période de référence, à développer bon nombre d'emplois complémentaires, voire concurrentiels. Dans ce domaine, melancolie bénéficie d'une avance appréciable, qu'il doit à son implantation plus ancienne et, sans doute, aussi à une plus grande flexibilité sémantique. Mais fantasie, qui demeure marginal jusqu'au milieu du XVe siècle, connaît, à partir de cette date, une rapide et surprenante faveur. A des degrés divers, les deux termes montrent du doigt la part d'irrationnel qui affleure sous l'idéal courtois et le menace. Le constat n'est pas entièrement neuf. La forte composante névotique de la fine amor a toujours engendré une tension douloureuse qui débouche par exemple sur les "folies" à répétition de Lancelot. Mais le sentiment de cette dualité s'accentue. Dépourvue des références sociales ou mystiques qui la justifiaient, la quête chevaleresque elle-même se métamorphose progressivement en une errance gratuite et vaine. "Dans le Tristan en prose, écrit fort justement Jean-Marie Fritz, les protagonistes, Tristan, Kahedin, Palamède, Marc, sillonnent l'espace en tous sens, poursuivant des quêtes interminables, en proie à la mélancolie"38. Le temps n'est plus, où Erec triomphait de son double obscur, dans l'apothéose euphorique de la Joie de la Cour. En face du chevalier policé, l'homme sauvage profile plus que jamais sa fascinante et inquiétante altérité. Sous des habillages divers, la rencontre littéraire récurrente de l'homme sauvage, ou de son substitut euphémisé (le vilain par exemple), pose avec une naïveté matoise la question lancinante d'une hypothétique et fuyante définition de l'homme. On nous permettra pour terminer, à défaut de conclure, de revenir une dernière fois à Perceforest, tant cette vaste fresque du Moyen Age finissant constitue une somme, avec ce qu'une telle entreprise suppose d'énergie, mais aussi de repliement mélancolique sur les fastes de la fiction, alors même que l'idéal chevaleresque doit reconnaître son incapacité à répondre aux difficultés de l'heure. 

        Ainsy comme ilz chevauchoient le plain de la forest, ils perceurent de loing un
        homme grant et membru vestu de peaulx de moutons noirs, et venoit envers eulx.
        Il estoit viste et bien a lui et avoit la barbe longue et forte, pourquoy ilz delibererent
        de l'approuchier et arraisonner. Et quant ilz furent auprez de cest homme, ilz lui
        demanderent dont il venoit et ou il aloit. "Seigneurs, dist il, je voy ne m'en chaille 
        ou, comme ung povre homme que je suis." Adont respondy le preu Lyonnel et 
        commença a dire : "Beaulx amis, cascun ne peut pas avoir villes, citez ou 
        chasteaulx, mais seulle souffissance fait l'omme enrichir. - Sire, respondi l'omme,
        se cascun avoit soufissance, les glants et les fruits sauvages seroyent solvens a soustenir
        nature, et le poil qui sault de nostre peau seroit assez vesture contre le froit, et par 
        ainsy nous serions samblables aux bestes muez. Les bonnes viandez et les bons
        habillements donnent congnoissance de vivre longuement et honnestement et subtillent
        l'engin de l'homme a discerner le bien du mal. Pour moy le dy, car j'ay esté
        riche de mille peaulx de martres et de deux mille de bievres et de fauines, d'ermines, 
        de vair et de gris, dont je faisoie manteaulx aux seigneurs et aux grans princes  qui
        entretenoyent en moy le sens et l'engin. Et maintenant je m'en suis desnué, dont
        la merancolie que j'en ay prins a tant esvanuy mon entendement que je n'ay
        plus aucune congnoissance de moy ne de mon estat. - Mon amy, dist Lyonnel, tu ne 
        dis point grant merveille, car j'en ay ouy dire autreffois que les chambres vuides font 
        les sottez dames." (Perceforest  IV, p. 207)

Faussement badin, le dialogue souligne avec force l'ambiguïté du concept de souffisance. La souffisance, c'est fondamentalement l'absence de besoin, de désir. Un tel art de vivre, loin de ce qui tourmente les autres hommes, définit, en un sens, la sagesse, qui enrichit l'homme, conception défendue par le "preux Lyonnel", en accord avec le trésor des proverbes : "Qui n'a soufisance il n'a rien"39 . Mais la souffisance, c'est aussi la niaise satisfaction de la brute, le signe avéré de la folie, comme le remarque finement le vilain mélancolique, dont l'entendement est sans doute moins défaillant qu'il ne le proclame et qui se voit paradoxalement assigner la tâche de défendre les valeurs de l'humanisme courtois. La scène s'achève sur une pirouette, fondée sur le démarcage d'un proverbe machiste : "Vuide chambre fait fole dame", "Vides chambres font femmes folles"40. Dans l'esprit vide, l'imagination mélancolique, folle du logis, se comporte comme une femme sans mâle. Autre paradoxe encore : au vilain qui réfléchit et argumente, s'oppose la pensée toute faite, stéréotypée du chevalier. Mais, au-delà de cette bizarre répartition des rôles, où déjà, c'est le fou qui se fait sage, la scène orchestre un jeu pervers de reflets et d'illusions. C'est que le vilain en effet est un faux vilain et que, sous le masque hirsute, se dissimule le traître Bruiant, ennemi acharné des chevaliers du Franc Palais et membre du lignage maléfique de l'enchanteur Darnant. Pourtant, ce faux vilain est un vrai sauvage. En effet les occupants primitifs de la Bretagne, que vont éliminer les chevaliers civilisateurs d'Alexandre le Grand, incarnent le monde pré-courtois qu'entachent deux pratiques répréhensibles, dont le roman développe les conséquences désastreuses : l'idolâtrie et le rapt des jeunes filles. Le monde primitif est un univers d'erreurs, de mauvaises manières, et d'illusions. Dans ce jeu fantasque des faux-semblants, les points d'ancrage du discours se désagrègent. Seules demeurent des phrases élégantes et convenues, sans prise réelle sur le monde, destinées à passer le temps et à chasser la mélancolie, et vouées à une prolifération indéfinie, "enlacement" de paroles où l'auteur de la Queste del Saint Graal voyait la marque du Malin. L'inflation des derniers romans médiévaux porte doublement l'empreinte de la mélancolie. Elle en est la conséquence, mais elle constitue aussi l'unique remède qu'on puisse lui opposer. 

ANNEXES

1)      ne ne raconterai pas ores
        d'autres visions  merveilleuses, 
        soient plesanz ou doulereuses, 
        que l'an voit avenir soudaines, 
        savoir mon s'eles sunt foraines
        ou, san plus, en la fantasie.(...)
        il n'est nus, soit voir soit mançonge, 
        qui mainte vision ne songe, 
        non pas .III. fois en la semeine, 
        mes .XV. foiz en la quinzeine, 
        ou plus ou mains par aventure, 
        si con sa fantasie andure. 

Jean de Meun, Le roman de la Rose (v. 18237 et 18468), éd. F. Lecoy, 3 vol., Paris, Champion, 1965, 1966, 1975 CFMA 92, 95, 98).

2)      Quant sez compainz escousté l'ot, 
        Cuida que ce fust fantasie :
        "Par Dieu, dit il, je nel croi mie;" 

Jehan Maillart, Le roman du comte d'Anjou (v. 347), éd. M. Roques, Paris, Champion, 1931 (CFMA 67). 

3)      "Vous estes, je croy, hors du sens, 
        Car ne me congnois en nul sens
        En ce que vous m'alez disant
        En toute nuit ci devisant, 
        Car ce n'est tout que fantasie
        Que vous dictes par frenaisie." 

Jacques Bruyant, La Voie de Povreté ou de Richesse, dans Le Ménagier de Paris, éd. J. Pichon, Paris, 1846, t. 2, p. 4-42.

 4)     Mais ce me fait desconforter
        Que j'ay oeulx, bouche, oreille mole, 
        Si ne puis vir, oïr, parler, 
        Je ne voy n'o ne ne parole,
        Fors que j'enten par le dehors
        Un grant bruit en ma fantaisie.

Eustache Deschamps, oeuvres complètes, vol. IX, p. 137 (MCLXXXIII, 12), éd. De Queux de Saint Hilaire, Paris, SATF, 1889.

5)      Quant l'eglise de France en sa franchise estoit, 
        Avant que feust contrainte, sans fantasie disoit
        D'accort que, non obstant des cardinaulx le ploit, 
        Le conseil devoir voir entre eulx qui avoit droit. 

"Poème en quatrains sur le Grand Schisme (1381)", (quatrain 70, 2),éd. P. Meyer et N. Valois, Romania, 24, 1895, p. 197-218.

6)      Et devons cy savoir que, quant lez Anemis sont expressement 
        appellés pour avoir cognoiscence dez choses advenir,
        il lez anuncient en plusieurs manieres : aucune foys,
         par presages ou visions qui apparessent au gens et le[z] voient 
        et, aucune foys, il lez oent seulement, et telles ymages ou representacion 
        denuncient lez choses advenir ; et telle dyvinacion est appellee presagyum,
        ex eo quod occuli hominum prescinguntur

        " en telle dyvinacion, les yeulx des genz et l'entendement sont 
        tellement liés et enpechiés 
        que ilz voient, ou oient telles fantaysies ".

(Le Songe du Vergier, Livre I, chap. CLXV, 6, éd. M. Schnerb-Lièvre, Paris, 1982, Editions du CNRS). 

7)      Lors Fantasie,
        Rage de Cuer, Souspeçon, Frenesie
        Le Surprennent avecques Jalousie. 

Alain Chartier, Le Débat des deux Fortunés d'Amours (v. 859), éd. J. C. Laidlaw, Cambridge University Press, 1974.

8)      Pendant le sommeil auquel j'estoie transsy, de dormir je fuz contraint, et en 
        dormant me vint une fantasie si merveilleuse qu' il me sembloit que 
        tous les elemens trembloient (...). Aprés, plus fort que devant entray 
        en melencolie, considerant les tors, griefz et dommages qui par telles Langues 
        mauldictes tant de fois estoient advenuz ; dont fuz piteux et moult dolent en mon 
        cuer, et entray en une grant fantasie, tant qu'il me sembloit que je 
        voyois Guennes faire, compiller et brasser la trahison mortelle des .XII. pers de 
        France. Et en ceste fantaisie, moytié dormant, moytié 
        veillant, je dis ainsi (...). 

(Guillaume Alecis, Le martyrologue des Faulses Langues dans oeuvres poétiques de Guillaume Alexis, t. 2, 1899, p. 317 et 339, éd. A. Piaget et E. Picot, Paris, SATF). 

 

NOTES

1 A noter toutefois la présence, dès le XIIe siècle, de pantaisier - pantoisier, "haleter, suffoquer" (de *pantasiare "avoir des visions", par l'intermédiaire probable d'une acception "avoir des cauchemars" attestée en ancien provençal). Français moderne : pantois, panteler (avec substitution de suffixe). 


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2 D'un clerc (vv. 46-53), Les Miracles de Notre Dame par Gautier de Coinci, éd. F. Koenig, t. IV, Genève, Droz, 1970 (TLF 176). 


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3 éd. F. Lecoy, 3 vol, Paris, Champion, 1965, 1966, 1975 (CFMA 92, 95, 98). 


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4 édité dans Gilles de Chin, éd. F. de Reiffenberg, Bruxelles, 1847 (Monuments pour servir à l'histoire de Namur, de Hainaut et de Luxembourg, 7). 


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5 dans Li Dialoge Gregoire lo pape, éd. W. Foerster, Halle 1876 (p. 299ss) - réimp. Amsterdam, 1965. 


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6 éd. M. Roques, Paris, Champion, 1931 (CFMA 67). 


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7 éd. dans J. Pichon, Le Ménagier de Paris, Paris, 1846, t. II, p. 4-42. 


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8 OEuvres complètes, éd. De Queux de Saint Hilaire, Paris, SATF, 1889, vol. IX, p. 137 (MCLXXXIII, 12). 


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9 "Poème en quatrains sur le Grand Schisme (1381)", éd. P. Meyer et N. Valois, Romania, XXIV, 1895, p. 197-218, quatrain 70, v. 2. 


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10 Livre I, chap. CLXV, 6, éd. Marion Schnerb-Lièvre, Paris, 1982, Editions du CNRS, 2 vol, t. I, p. 363. 


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11 éd. A. de Montaiglon, Paris, SATF, 1881 (LVIII,.v. 464). 


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12. R. Deschaux, Le songe de la Toison d'Or, v. 156, dans Un Poète bourguignon du XVe siècle : Michault Taillevent, Genève, Droz, 1975 (PRF 132). 


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13 O. A. Dull, Folie et rhétorique dans la sotie, Genève, Droz, 1994 (PRF 210), p. 54-55. 


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14 Voir encore, par exemple (vers 1480), Le Martyrologue des Faulses Langues de Guillaume Alecis, dans OEuvres poétiques de Guillaume Alexis, pub. par A. Piaget et E. PIcot, 3 vol., Paris, 1896, 1899, 1901 (SATF); vol. II, p. 317 et 339. Voir texte en annexe. 


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15 Le roman de Perceforest, première partie, éd. J. H. M. Taylor, Genève Droz, 1979 (TLF 279); Troisième partie, éd. G. Roussineau, Genève, Droz, 3 vol, 1988, , 1992, 1993 (TLF 365, 409, 434); Quatrième partie, éd. G. Roussineau, Genève, Droz, 2 vol, 1987 (TLF 343). 


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16 Souvent dans des formules du type : vecy fantosme, c'est fantosme, ce semble fantosme. Le mot est masculin ou féminin (T. L.) : "Quant le roy veyt venir la fantosme ..." (Perce forest, I, p. 195, 4654). 


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17 "Dont pensa que c'estoit enchantement et dist qu'il lairoit la sotie convenir". (Perceforest I, p. 195, 4642). 


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18 éd. D. Lalande, Genève, 1985, Droz, (TLF 321). 


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19 éd. J. Ch. Seignuret, Genève, Droz, 1966 (TLF 124). 


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20 Introduction à la vie littéraire au Moyen Age, Paris, Bordas, 1969, p. 123. 


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21 Jean Michel, Le mystère de la Passion (Angers 1486), éd. O. Jodogne, Gembloux, Duculot, 1959. Voir, en annexe, la version correspondante d'Arnoul Gréban (autour de 1450), démarquée par Jean Michel. 


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22 Le Mistere du Vieil Testament, éd. J. de Rothschild, Paris, 1878-1891 (6 vol, SATF). 


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23 Les faintes du monde (v. 455-456, c.1460), op. cit., vol. 1, p. 97. 


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24 Voir aussi entre autres : "Mains fols et mains outrecuidiés, / Qui plain sunt de melancolie, / Sovent ont quis tele folie", Les Merveilles de Rigomer (milieu XIIIe siècle), éd. W. Foerster, H. Breuer, 2 vol., Dresde 1908-1915, v. 4832-4834. Pour le romancier du Castelain de Coucy et de la dame de Fayel (fin du XIIIe siècle), le mot mélancolie permet de caractériser "des états affectifs que connaissent les amoureux déçus et les esprits imaginatifs." (Jacques Chaurand, "Des chansons du Châtelain de Coucy au roman du Châtelain de Coucy : quelques remarques de vocabulaire (Noble-Baceler-Gai-Melancolie)", Perspectives médiévales, 20, 1994, p. 14-24) . 


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25 J. Picoche, Le vocabulaire psychologique dans les Chroniques de Froissart : le plaisir et la douleur, Amiens, 1984 (Université de Picardie, Publications du Centre d'Etudes Picardes, XXI), p. 293. 


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26 Sur les associations melancolie - irour, melancolie - courroux chez Froissart, voir J. Picoche, op. cit., p. 291 


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27 Il ne reviendra dans son fief que lorsque trois conditions, apparemment impossibles à satisfaire, seront remplies : sa femme devra être enceinte de lui, il devra lui avoir donné son meilleur coursier et son diamant le plus précieux, tout cela sans que lui-même le sache. 


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28 Nouvelles françaises inédites du quinzième siècle, éd. E. Langlois, Paris, Champion, 1908 (Slatkine Reprints 1975), IV, p. 29. 


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29 éd. J. C. Bibolet, Genève, Droz, 1987, 2 vol. (TLF 347). 


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30 op. cit., p. 290. 


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31 op. cit., p. 288. La valeur inchoative ("se mettre à réfléchir") apparaît tout particulièrement après des subordonnées temporelles comportant un verbe de perception : "Quant ly varlés le vit (...) lors se melancolie." (La Belle Hélène de Constantinople, v. 15072-15074) ; "Quant Ciperis l'entent, moult se merencolie." (Ciperis de Vignevaux, v. 4820). 


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32 Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal, éd. W. Roach, Genève, Droz, 1959, (TLF 71, v. 908, 911, 924). 


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33 ibid, v. 4361, 4425, 4430, 4446, 4457 ... 


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34 Les Miracles de Notre Dame par personnages, éd. G. Paris et U. Robert, Paris 1876-1893, 8 vol. , SATF. 


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35 éd. A. Fourrier, Genève, Droz, 1975 (TLF). 


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36 éd. O. Jodogne, Genève, Droz, 1982 (TLF 302). 


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37 "De un paroissien excomenié", XVII, 1158, Miracles de Nostre Dame par personnages, op. cit. 


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38 Le discours du fou au Moyen Age, Paris, PUF, 1992, p. 21. 


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39 J. Morawski, Proverbes français antérieurs au XVe siècle, Paris, Champion, 1925 (CFMA 47), 2013. Voir aussi H. Estienne :"Qui a suffisance a prou de biens ; qui n'a suffisance il n'a rien" cité par A. J. Greimas et T. M. Kean, Dictionnaire du Moyen Français, Paris, Larousse, 1992. 


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40 J. Morawski, op. cit., 2500, et Leroux de Lincy, Le livre des Proverbes français, Paris, 1859. 


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Fuente: http://www.mshs.univ-poitiers.fr/Forell/Epistemon/rousft2.htm

 

Marie-Luce Demonet ©Université de Poitiers
Publication du 26 janvier 2000
Actes du colloque Fantaisie II, XVIe, Clermont-Ferrand, 1995

  Gerardo Herreros http://www.herreros.com.ar